Transforming ExperiencesEDWARD STEICHENS "THE FAMILY OF MAN"

Moi,
humain

À peine passé l’entrée, je suis happée. Un tourbillon d’étoiles dans un univers sombre, puis le ventre d’une femme enceinte entre ombre et lumière. Le germe de la vie. En noir et blanc. Les couleurs se dessinent dans la tête et dans le cœur, comme les émotions. Et ce n’est pas ce qui manque, ici. « The Family of Man » – une rencontre personnelle.

PHOTOS ROMAIN GIRTGEN/CNA | TEXTE BIRGIT PFAUS-RAVIDA

Autour de moi, les autres visiteurs me semblent tous à des années-lumière. À quoi pensent-ils ? Où se retrouvent-ils dans cette exposition ? Chacun de nous a un jour été poussière d’étoile, et chacun de nous le redeviendra. Chacun de nous a pris vie dans le ventre de sa mère en tant qu’amas de cellules, avant de se développer et d’être catapulté sur terre en tant qu’être humain. Catapulté dans la vie, colorée et grise, tonitruante et silencieuse, belle et épouvantable. Bienvenue dans la « Family of Man ». Un instant, je dois m’écarter des autres visiteurs : je sens les larmes me monter aux yeux.

La visite de l’exposition « The Family of Man » est une expérience très intense. Une mise en scène parfaite, un éclairage artistique, une œuvre d’art globale, discrète, semblant presque naturelle. À chaque visite, ce sont de nouveaux détails qui se révèlent.

À quoi peut bien ressembler un portrait de l’humanité ? Quelles en sont les caractéristiques centrales ? Chacune des photos de l’exposition semble accrochée exactement à l’endroit auquel elle appartient, avec une évidence profondément organique. Les photos sont accompagnées d’extraits de textes de Shakespeare, James Joyce, Thomas Paine et Lillian Smith, laissés là, à côté, sans autre explication. « Deep inside, in a silent place where a child’s fears crouch » : cette citation de l’écrivaine Lillian Smith, imprimée en blanc sur noir, est accolée à des photos d’enfants pauvres, de petites filles et de petits garçons qui lancent à l’objectif un regard de résignation ou de désespoir, derrière du fil de fer barbelé, dans un paysage morne, parfois aux côtés d’une mère dont le regard aussi trahit la cruauté de la vie. Devant une petite maison isolée que n’entoure qu’une prairie sauvage, trois fillettes se tiennent à la clôture du bétail et me regardent d’un air grave. La cadette a les cheveux blonds, les deux autres les ont foncés. Je ne peux m’empêcher de penser à mes propres filles, deux grandes brunes, une petite blonde. Elles ont à peu près le même âge que celles de la photo, dont je ne sais rien. Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues, combien de temps elles ont vécu. Pourtant, j’ai la sensation d’être liée à elles, pour nulle autre raison que de les avoir vues.

Je continue d’avancer dans l’exposition, dans le cycle de la vie. Enfance à l’école ou non, dur labeur, mais aussi fêtes et convivialité, amour et sexualité, foi, combat et guerre – toutes les facettes de l’humanité sont mises en lumière. Steichen les a toutes réunies, indépendamment de la race, du sexe, de la classe sociale. Avec ses photos, il voulait trouver un langage commun.

Ces photos ont été prises par des photographes célèbres en leur temps, mais aussi par des amateurs. L’amie de Steichen, Dorothea Lange, l’avait aidé à former la collection. Avec des collaborateurs, ils ont épluché des millions de photos pour n’en retenir qu’un peu plus de 500, de 68 pays, tandis que Dorothy Norman, militante des droits civiques, piochait des extraits de textes dans la littérature mondiale et dans des documents contemporains pour les accompagner.

Après avoir été présentées au MoMA de New York, les photos ont fait le tour du monde sous forme d’exposition itinérante. Ce succès n’a pas empêché Steichen d’essuyer des critiques, peut-être précisément parce que l’exposition plaisait aux masses, ce qui contrariait les critiques élitistes. Après des années sur les routes, l’exposition s’est définitivement installée à Clervaux en 1966. Steichen, né à Bivange, voulait qu’elle reste et soit montrée dans son pays natal.

La deuxième exposition créée par ses soins, « The Bitter Years », se trouve elle aussi au Luxembourg, mais de l’autre côté du pays, dans un château d’eau désaffecté de Dudelange. Elle aussi conçue pour le MoMa de New York en 1962, elle complète à merveille l’exposition

« The Family of Man », bien qu’elle n’ait pas rencontré le même succès. Véritable hommage à la photographie documentaire, « The Bitter Years » présente l’Amérique rurale des années 1930 pendant la crise économique mondiale. Par manque de place, seule la moitié des œuvres est exposée à la fois dans le château d’eau. Cette composition aussi fonctionne en interaction avec les visiteurs. Les salles rondes et obscures créent une atmosphère condensée. « The Bitter Years » est indéniablement plus politique que  « The Family of Man » ; plus accusatrice, dénonciatrice des inégalités.

Face à elle pourtant, mes pensées s’évadent à nouveau à Clervaux. Vers ce couple âgé qui rit aux éclats sur la balançoire qui les fait s’envoler vers le ciel. Vers ce bébé blotti contre sa mère, qui pourrait être n’importe quel bébé. Y compris le mien.

Birgit Pfaus-Ravida est rédactrice à Visit Luxembourg et maman de trois enfants.

Partir sur les traces d’Edward Steichen au Luxembourg:

Exposition « The Family of Man », Château de Clervaux


Exposition « The Bitter Years » , Waassertuerm + Pomhouse, Dudelange


Expositions d’œuvres individuelles au Musée national d’histoire et d’art, Luxembourg


www.steichencollections-cna.lu



Me, Family
 

Exposition collective au Mudam (Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean). L’un des temps forts de la programmation 2020 du Mudam est la grande exposition contemporaine « Me, Family » (30 mai au 6 septembre 2020). Conçue par Francesco Bonami, elle brosse un tableau complexe de l’humanité au début du 21e siècle. Inspirée par « The Family of Man », l’exposition aborde les grandes questions de notre époque. Présentée sur les trois niveaux du musée, elle réunit des œuvres de plus de 30 artistes de 16 pays, dont une sélection d’œuvres de la collection du Mudam. Parmi celles-ci figure l’installation monumentale « World Airport » de Thomas Hirschhorn, créée pour la 48e Biennale de Venise.

www.mudam.com

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