DISORGANIZED INFO-DUMP

Visual arts

Disorganized info-dump

Saturday, 12 September 2020  -  Sunday, 18 October 2020

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Summary

GILLES PEGEL 

DISORGANIZED INFO-DUMP

Les installations de Gilles Pegel fonctionnent comme des respirations, des fissures dans la trame serrée de la réalité. On les aborde comme on s'approche d’une porte derrière laquelle personne ne sait ce qui s’y trouve. Les perversions subtiles qu’il induit dans ses œuvres opèrent à différents niveaux et amènent le visiteur à sentir des ruptures dans la continuité apparente de notre réel, à le questionner, le mettre en cause. Les choses ne sont jamais vraiment ce qu’elles sont, revenons à l’essentiel, voilà ce que Gilles essaie de nous dire. 

« This is fine », « Cumulus homogenitus », « Hardfork », « Timesink », « Evidence », « A day lasts 60 minutes », « Celestial bodies », les titres achèvent l’œuvre et ouvrent le champ de tensions au cœur duquel un nouvel équilibre se dégage. A l’instar de Piero Manzoni[1], dont le travail inspire l’artiste, la communication de Gilles Pegel fait partie intégrante de son travail de composition. Les titres agissent sur les codes qui structurent notre compréhension du monde. Ils se posent comme l’énigme du sphinx au visiteur-Œdipe, questionnant le héros tragique sur son humanité.

Le choix opéré par l’artiste pour le titre de l’exposition témoigne avec humour d’une profonde connaissance et réflexion sur l’état « technologique » du monde. L’ « info-dump », ou l’utilisation aveugle du copy/paste dans l’échange d’informations, est une des conséquences a priori anodine de l’« outsourcing » des connaissances et de la mémoire humaine. En se moquant de ces dérives et en l’appliquant paradoxalement au résultat de son artisanat, l’artiste pose la question suivante : l’accélération des échanges d’information et leur croissance exponentielle, la science cybernétique, sur laquelle s’appuient les derniers développements technologiques et les perspectives d’augmentation de l’homme, peuvent-elles encore être considérées comme un progrès pour l'humanité?

Dans leur livre commun « Tout est accompli », Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz attirent l’attention sur la déshumanisation qu’induit cette science. Le dispositif cybernétique vit une vie indépendante au travers d’êtres humains qui n’existent plus que pour incarner ce dispositif :  

« Norbert Wiener pressentait lui-même que la cybernétique, cette nouvelle science inventée pour empêcher à jamais le retour d’une puissance de mort comme le nazisme, ne faisait en réalité que reconduire cette même puissance mortifère, la démultipliant à travers le règne des algorithmes. Si cette démultiplication passe en général inaperçue, c’est parce qu’elle se déploie sur un tout autre plan que celui de la politique. Comme le remarquait déjà Jean Baudrillard, l’avènement du virtuel est aussi une modalité de la disparition des êtres et des choses au profit d’une spectralité sans arrêt produite par l’instantanéité des réseaux. C’est ainsi que nous allons tout naturellement vers l’usine automatique, le cyborgisme et l’emprise du silicone sur le vivant… »[2]

La mise en réseau du monde transformerait les humains en spectres, esclaves d’un dispositif qui les programme à son image et ne les laisse exister qu’au sein de son emprise. La simultanéité induite par la connexion en réseau annule le temps et étouffe l’âme humaine : tout est toujours à disposition, n’importe quand, n’importe où, jusqu’à l'écœurement. L’augmentation exponentielle des capacités de l’homme et l’abolition du temps par la technologie n’améliorent pas l'homme mais l’enferment dans un monde extérieur à lui-même et par définition inhumain. Gilles nous alerte, à sa manière, sur l’urgence de faire un pas de côté. Il nous offre un précieux témoignage en laissant le temps au temps d'agir sur la matière. Accomplissant le grand écart entre l’infiniment grand (l’univers) et l’infiniment petit (les éléments de la matière), pervertissant les échelles et recontextualisant les objets dans un ailleurs (des disques durs deviennent des nuages; une boule en acier, une planète; un morceau d’asphalte, un échantillon d'astéroïde; des traces de carbone, une carte de l’univers ou une boîte de Petri), ces mises en scène auxquelles l’artiste nous invite à prendre part, nous offrent la possibilité de prendre du recul, relativiser et réfléchir à notre vraie place dans ce monde.  

Chaque installation met en perspective le rapport de l’homme au temps, et plus particulièrement celui du visiteur. Il a fallu plusieurs années à la lumière pour décolorer le tissu de la série « Timesink ». L’acte artistique y dépasse les limites de l’action limitée de l'artiste. Comme l’aède grec invoque le dieu à prendre possession de son âme et parler à travers lui, l’artiste invoque littéralement le temps qui passe pour le laisser agir et marquer de son empreinte la matière. L’« Evidence » est la répétition d’un acte déjà posé puis brisé, qui se renouvelle entièrement à chaque exposition. La série de sculptures 

« Hardfork » reprend le thème de la vrille, forme archétypique qui parcourt l’œuvre de l’artiste. S’il l’emploie dans ses premiers graffitis pour des raisons technico-esthétiques, et comme il le dit lui-même par facilité, celle-ci réapparaît dans plusieurs œuvres avant de s’imposer en tant qu’objet indépendant. L’évolution de la vrille est emblématique de sa méthode de travail : il compose, il met de côté, il reprend. Il laisse travailler le temps pour lui et le décalage s’opère naturellement. Ses objets, ses obsessions se déplacent et se chargent de sens à chaque nouvelle mise en contexte, dans une sorte de ready-made à étapes, qui aurait pour objet ses propres objets. « A day lasts 60 minutes » nous parle de l’accélération du temps dans nos sociétés connectées. Plus le temps passe vite, plus le monde se rétrécit. Cette mise en perspective relativise également la position de la terre dans cet immense univers ainsi que les règles temporelles que celle-ci nous impose, que serait la condition humaine si le cycle jour/nuit ne durait que 60 minutes au lieu de 24 heures? La série « Cumulus homogenitus » expose avec une certaine cruauté le sort réservé aux disques durs après leur utilisation. Ces disques sur lesquels sont gravés des morceaux de vies, cachés dans les ordinateurs, évoquent notre inconscient numérique. Ils posent la question immémoriale du « reste » dans le rite sacrificiel, dans une société mondialisée qui convoque dans son feu, toute la matière du monde. Les nuages symbolisent avec humour la matière et la pensée qui montent au ciel pour rejoindre l’invisible.  

L’apparente simplicité de ses œuvres et le retrait qu’il s’impose masquent une profonde réflexion sur le rôle qu’on assigne à ceux que l’on étiquette « artiste ». Puisque cet artiste dénonce subtilement les codes qui nous enferment dans une certaine vision du monde, pourquoi ne pas commencer par dénoncer, sans ostentation, le rôle que lui assignent les codes du marché de l’art? Car pour vendre, le marché tend à confondre réflexion et communication et, dans cette logique, imposer une vision héroïque et tragique de l’artiste, entre héros à succès et anti-héros en souffrance. Conscient des enjeux de cette dialectique, il suit sa voie, sans s’identifier à son rôle. Gilles explore à sa manière les confins de l’univers et les conditions matérielles de notre humanité, sans faire de l’artiste un héros qui aurait marché sur la lune. Car, en dernière analyse, l’archétype du héros le priverait de sa liberté, comme il nous prive tous de notre liberté. Ce qui fait de son travail une scène de crime Jungienne (et non Nietzschéenne) où le meurtre du héros se joue : 

« Car ce « héros » à mettre en déroute, rêvé par Jung sous les traits de Siegfried, un tel « héros » représenterait paradoxalement moins l’esprit conquérant que tout ce qui redouterait, à l’image d’un déserteur, l’abîme du dedans. Il symboliserait tout ce qui se subordonnerait aux surfaces, ce qui se dédouanerait de « l’arrière-pays » (aspirant de ce fait, par compensation, aux « significations » du dehors). Il figurerait donc tout ce qui plierait d’instinct sous le dogme d’un « modèle » extérieur (idéal « héroïque ») à satisfaire… »[3]

François Doneux



[1] François Doneux, texte de présentation, Heat sink, a sample to global warming, Wintrange, 2019

[2] Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz, Tout est accompli, Paris, Grasset, 2018

[3] Luca Governatori, Les nuits de Jung, Almora, Paris, 2019, p.119

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